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 Stamenkovic, Karel

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Karel Stamenkovic
Patient
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Sexe : Masculin
Nombre de messages : 1824
Age : 26
Nationalité : Bosniaque, Français

MessageSujet: Stamenkovic, Karel   Mer 29 Avr - 20:14

(A lire en musique)

Dossier médical

Nom & Prénom- Stamenkovic (prononcer Stamenkovich), Karel

Sexe- Masculin

Âge- 18 ans

Nationalité- Bosniaque et française

Traits physiques- De taille moyenne, une bonne stature qui rend moins évidente sa maigreur. Constitution faible, teint naturellement bronzé. Cheveux blonds cendrés épais, des traits classiques avec une bouche très pleine pour un garçon, des yeux clairs plutôt gris et des longs cils dégageant une impression générale d’angélisme.

Taille- 1m 69

Poids- 105 livres

Maladie ou handicap physique- en dessous de son poids santé.

Autres-


Dossier psychologique


Qualités- A une grande droiture morale et un bon jugement. Réservé, discret, cultivé, poli, intelligent et instruit, facile à vivre et de compagnie agréable. Très patient. Il est pratiquement impossible de le mettre en colère, il ne se montrera pour ainsi dire jamais violent, et ne répliquera pas si on l’attaque verbalement et physiquement.

Défauts- asocial, renfermé sur lui-même, ne créé pas de liens réels avec son entourage. Présente de fortes tendances autodestructrices.


Aime- écoute du classique, du jazz lorsqu’il est de bonne humeur. Lit beaucoup, peu de romans, essentiellement des traités de philosophie ou de théologie. Apprécie la sculpture en amateur. S’intéresse à tous les arts et à toutes les sciences, ainsi qu’à tout ce qui élève l’homme. Pratique la méditation.

N'aime pas- Éprouve un grand dégout pour tout ce qui parle aux plus bas instincts de l’être humain, toute forme de perversion, de vulgarité ou d’obscénité. A un mépris malsain pour tout ce qui relève de la chair, à commencer par le plaisir.

Comportement avec les gens- Malgré ses principes philanthropes, s’approche très peu des gens. Comportement plus assimilable à la misanthropie. Supporte stoïquement les provocations. Peut toutefois souffrir de rares mais violentes crises de désespoir où il présente des comportements autodestructeur, se montre incohérent, agité et peut même être agressif.

Maladie ou handicap mental- anorexie mentale, trouble de la préférence sexuelle grave.

Valeurs- Le Bien, le Beau, le Vrai et le Pur

Tics- citer des passages de la bible ou de ses auteurs préférés[/font]


Autres-


Dossier criminel


Reconnu coupable en 2008 d’agression sexuelle et meurtre non-prémédité d’une mineure, avec circonstances atténuante, dues, entre autre, à sa condition de mineur au moment des faits et à des tests psychiatriques positifs. Condamné à la réclusion à vie dans une institution psychiatrique.


Crime(s) commis -
Agression sexuelle et meurtre

Curriculum Vitae


Études- n’a jamais achevé son lycée, mais a néanmoins un bon niveau d’instruction.

Poste souhaité- Patient

Personnage sur l'avatar- un beau et anonyme jeune homme





Passé :


Pour les victimes,

Pour les bourreaux.




« La plus grande chute est celle qu’on fait du haut de l’innocence. »

Heiner Müller

« La Bosnie Herzégovine est constituée de trois ethnies : Les catholiques, qui se définissent comme « Croates » et sont officiellement reconnus comme tels dès la période austro-hongroise, les orthodoxes qui se définissent comme « Serbes » et bénéficient de la même reconnaissance, et enfin les Bosniaques, musulmans. »


Wikipédia, Bosnie-Herzégovine


« En mai 1992, le général Mladić, serbe de Bosnie à la tête du corps d’armée de Knin, chasse toutes les populations non-serbes du territoire. À la mi-mai 1992, les forces serbes entreprennent de "nettoyer" les zones occupées. « Les femmes et des enfants furent violés, puis rassemblés et transportés dans des wagons de marchandises (vers un autre camp)…le pouvoir serbe le qualifiait de camp de transit…. "

Livre noir de l’Ex-Yougoslavie, Purification Ethnique et Crimes de Guerre[/i]


« Les populations croates et bosniaques sont soumises à un régime d’apartheid institutionnalisé sous le nom de « statut spécifique pour les non serbes », privés de travail, d’aide, de soins médicaux (un décret interdit aux femmes non serbes d’accoucher à l’hôpital). Elles sont assignées à résidence après avoir été expulsées de leurs appartements et relogées dans des quartiers devenus ghettos"

Livre noir de l’Ex-Yougoslavie, Purification Ethnique et Crimes de Guerre



Novembre 1994-



Il faisait froid dans l’appartement, trop froid. Le propriétaire avait prévenu il y avait quelques mois qu’il leur couperait le chauffage si la mère de Karel ne remboursait pas ses dettes déjà accumulées.

Karel n’arrivait pas à s’endormir. Il était recroquevillé sous sa couverte, suçotant son pouce et agitant ses orteils pour essayer de les réchauffer. Il entendait les rats courir dans les murs. Il n’aimait pas les rats. Il craignait par-dessus tout qu’ils sortent des murs et qu’ils montent sur lui. Il les entendait grignoter, grignoter le mur. Pour se donner du courage, il fixa le crucifix sur le mur, dont il pouvait distinguer la forme vague dans la lumière des réverbères. Il imaginait le Seigneur qui empêchait les rats de sortir des murs, quand l’un d’eux couina. Karel cessa de tortiller ses orteils et se mit à pleurer.

-Maman... Maman ! MAMAN !

Aucune réponse ne vint, mais il continua de crier, répétant inlassablement son appel contre toute raison, comme seul un enfant de quatre ans terrifié peut le faire. Il craignait de plus en plus que les rats n’aient mangé sa mère, dans la pièce d’à côté. Il aurait voulu se lever pour vérifier qu’elle était toujours là, mais il faisait trop froid. Il enfouit la tête sous la couverture et sanglota de plus belle, jusqu’à ce qu’il s’endorme finalement.



1998-



-Vite, Karel ! Vite, le taxi est arrivé !



Le petit garçon qui se tenait dans l’embrasure de la porte de l’appartement ne semblait pas avoir entendu. Trop, maigre, trop pâle, trop petit, il ne faisait pas ses huit ans. Ses cheveux, si blonds qu’ils en étaient presque blancs étaient coupés au ras de son crâne, dans une vaine tentative pour lui éviter les poux. Il portait des pantalons trop grand roulés dans le bas et une chemise reprisée, mais propre. Sa mère insistait toujours pour qu’il soit propre, et il devait se laver tous les jours, même en hiver, quand l’eau était si froide qu’il grelottait toute la nuit, après. « Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’il faut perdre toute dignité. Il faut leur montrer comment souffre un Croate, Karel ! Crois-moi, ils n’attendent que ça, de nous voir nous rouler dans la misère comme des bêtes. »

Une main l’attrapa par l’oreille et le détourna vigoureusement de ses pensées et du spectacle de l’appartement vide.

-Allez, file dans le taxi, et remercie Dieu qu’on n’ait pas à passer une nuit de plus dans cet appartement pourri !

Belma Stamenkovic souriait, elle n’était pas vraiment fâchée. Son fils l’émouvait avec ses airs mélancoliques qui le prenaient entre deux jeux et lui donnaient un air de maturité inapproprié pour son âge. Et puis, elle était de bonne humeur. Tout allait bien, tout allait pour le mieux. Ils déménageaient vers un nouvel appartement, plus propre, plus grand, où les coquerelles ne couraient pas sur les murs, du moins pas avant le coucher du soleil. Avec des gens respectables pour voisins et de gentils enfants pour jouer avec Karel, plutôt que des voyous qui fumaient à sept ans les mégots qu’ils trouvaient dans le caniveau. Pour la première fois depuis les jours de sang (elle les appelait toujours ainsi), la chance lui souriait. Après des années de persécution et de ségrégation, les serbes n’avaient maintenant plus le droit de la traiter, elle et son fils, comme des chiens, ni de lui refuser un logement décent à cause de leur religion. Mais la véritable bonne nouvelle était qu’elle s’était enfin trouvé un vrai emploi, en tant que secrétaire. Conduisant d’une main son fils devant elle jusqu’au taxi, vêtue d’un tailleur gris usé, mais élégant, ses cheveux blond serré en un chignon sur la nuque, maquillée avec bon goût et discrétion, elle rayonnait. Le chauffeur de taxi lui sourit largement

-Pour vous, ma petite dame, ce sera moitié-prix !

Belma le toisa froidement, et déclara qu’elle paierait ce qu’elle avait à payer. Elle n’était plus une pute, Dieu merci, et ces serbes le sauraient. Le taxi démarra. Karel tenant la main de la femme serrée dans la sienne partageait son regard entre sa magnifique mère, et l’adieu mélancolique à une partie de son enfance. De sa voix grave, sa mère entonna doucement une prière de remerciement et il se joignit solennellement à elle.



1994-

Il rêvait de rats lorsqu’il s’éveilla en sursaut. Sa mère hurlait dans sa chambre. Déjà, la vieille dame d’au-dessus faisait résonner leur plafond à coup de balais, mais sa mère continuait à hurler des phrases inintelligibles. Puis son nom. Il avait oublié les rats. Il se précipita dans sa chambre, ses petits pieds glacés martelant le carrelage.

-KAREL ! KAREL ! Laissez-le ! KAREL !

-Maman, maman, je suis là ! Pleure plus, pourquoi tu pleures ? Réveilles-toi, Maman ! Réveille-toi !

Sa mère avait du s’endormir d’un coup, parce qu’elle était encore tout habillée : talons hauts, mini-jupe, et camisole et une simple petite pelisse de fausse-fourrure pour se protéger de l’haleine glacial de l’hiver toute la journée. Il la secoua de toutes ses forces, mais elle ne faisait que gémir sans ouvrir les yeux. Il restait un peu de la poudre qu’elle avait prise avant de s’endormir sur la table de nuit. C’était ça qui la faisait rêver chaque nuit, mais elle continuait à la prendre. Tous les soirs, longtemps après qu’il se soit couché tout seul, poussé par le froid sous les couvertures, il était réveillé par le claquement familier de ses talons dans la cuisine. Lorsqu’elle entrait dans sa chambre, il faisait semblant de dormir pour qu’elle lui caresse plus longtemps les cheveux. C’est là qu’elle prenait la poudre, et il sentait sa main se contracter juste un peu dans ses cheveux. Une fois, il avait ouvert les yeux pour lui demander ce que c’était.

« Ça, Karel, c’est la poudre que tu ne prendras jamais. » Sa voix était dure, cassante, presque comme si elle le chicanait. Ses mains étaient plus douces, il fit toujours semblant de dormir après.



2002-



-J’espère que Karel ne fait pas de problème en classe…

-Non, non, ne vous inquiétez pas Mme Stamenkovic, Karel est un élève idéal.

Le vieil homme sourit d’un air rassurant, et la mère appréhensive parut se détendre un peu. Un peu. En voilà une méfiante, songea le professeur, elle en a vu d’autres. Il comprenait un peu mieux Karel en voyant sa mère. De toute évidence, celle-là se préoccupait, excessivement peut-être, de son fils. Le simple fait qu’elle ait répondu à son invitation à venir le rencontrer le prouvait. Peu des élèves qui fréquentaient son école avaient des parents qui se souciaient de savoir s’ils rentraient le soir ou non, sans parler de s’occuper de leurs résultats scolaires. Il dirigeait une école pour jeune catholique, à la clientèle exclusivement croate. Il en connaissait donc un rayon sur les réactions au grand massacre. Ceux qui s’obstinaient à demeurer en Bosnie Herzégovine, alors qu’on les eut accueilli à bras ouverts en Croatie était pour la plupart des être brisés, détruits qui n’avaient même plus la force de chercher une meilleure vie. Ils vivaient dans la misère la plus noire, s’échappaient en se saoulant et se droguant et faisaient des enfants pour passer le temps, puis les envoyaient dans son école. Mais Mme Stamenkovic, avec son allure soignée et cet air fier, presque hautain, n’étaient de toute évidence pas de ceux-là.

-Je crois que vous avez à cœur l’avenir de Karel très à cœur, n’est-ce pas, Madame Stamenkovic? Alors je n’ai sans doute rien à vous apprendre : Karel étouffe dans cette école. Elle n’est pas à la hauteur de son talent ni de ses ambitions. J’ignore dans quelle branche il décidera d’aller, mais je suis certain qu’il y réussira. Mais pas en restant ici, les autres élèves le ralentissent, et je crois d’ailleurs qu’il se mêle peu à eux...

-Ce sont des voyous.

Le vieux professeur inclina la tête :
-Tous n’ont pas eut d’aussi bons parents que Karel, Mme Stamenkovic…

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L'amour n'est pas un crime: c'est une condamnation.


Dernière édition par Karel Stamenkovic le Mer 29 Avr - 20:54, édité 4 fois
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Karel Stamenkovic
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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Mer 29 Avr - 20:16

-Quoi qu’il en soit, ne vous inquiétez pas pour mon fils. Je rassemble de l’argent depuis quatre ans maintenant, encore un an ou deux et avec l’aide de Dieu j’en aurai suffisamment pour émigrer.
-Voilà qui me rassure sur son avenir en effet, même si je dois vous avouer que ne plus avoir Karel pour élève sera une grande perte. Quel pays, avez-vous dit ?
-France. J’ai là une amie qui m’aidera…

**


-J’ai vu ta mère hier, Karel.
Le jeune garçon cessa de fixer le bureau et manifesta un intérêt poli :
-Vraiment monsieur ?
-Oui, sourit le professeur, tu as de la chance d’avoir une femme comme elle pour s’occuper de toi.
-Je sais, monsieur.
- Vis-tu avec ton père ?
-Je ne l’ai jamais rencontré, monsieur. En fait, je crois qu’il est mort, mais Maman n’en parle jamais. Est-ce que vous l’avez rencontré par rapport… par rapport à ce dont je vous ai parlé ?
Le professeur considéra pensivement le visage maigre de son élève sous les épaisses mèches blondes, levé vers lui. Une expression anxieuse, voir tourmentée remplaçait à présent l’air poli, prouvant que son éducation stricte n’avait pas encore tué toute spontanéité. Ses mains sagement posé sur ses genoux tordaient nerveusement un bouton de sa veste.
-Non, mon garçon, je n’aurais jamais fait une chose pareille sans t’en parler auparavant. Tes… doutes religieux resteront entre nous. Mais tu devras bien en parler un jour ou l’autre.
-Je ne pourrais jamais faire ça. Si je lui disais que je veux quitter la religion catholique, elle penserait que je ne crois plus en Dieu, elle ne me le pardonnerait jamais. Elle ne comprendrait pas que je puisse… ne pas savoir, monsieur. Elle, elle est toujours certaine de tout… tout est soit bien soit mal.
Le vieil homme hocha la tête, s’émerveillant des questionnements théologiques si avancés à un si jeune âge… Dieu devait exister en effet, pour qu’une telle pureté d’âme naisse dans tant de décadence et de pauvreté. Une quête qui se déclarait si tôt chez un être, une telle soif de comprendre, de croire, cela pouvait mener bien loin. Sa place, indéniablement, n’était pas ici, où aucun jeune de son âge ne le comprenait, ou se donnait seulement la peine d’essayer. Au moins le laissaient-ils tranquilles, le considérant simplement trop bizarre pour l’approcher. Karel passait donc ses jours à errer dans les couloirs, plongé dans ses pensés, l’air absent, lorsqu’il n’était pas à la bibliothèque, à extraire jusqu’à la dernière goutte de savoir que pouvait lui fournir les vieux livres décrépits. Son professeur imaginait aisément son bonheur en France, il pourrait même y faire des études supérieurs, il avait peut-être bien la fibre d’un génie. Mais de quoi ? Que diable pourrait donc bien être sa place dans le monde ?


2004-

-Marit !
-Belma !
Les deux femmes tombèrent dans les bras l’une de l’autre. Elles ne s’étaient pas vues depuis bien des années, avant même les jours de sang. Elles avaient été amies à l’école secondaire, puis à dix-huit ans Marit avait épousé un français. Lorsqu’il était retourné en France, elle l’avait suivi sans regrets, et avait facilement obtenu la nationalité française. Belma et elle avait gardé un contact plus ou moins constant par lettres, et elle avait aidé son amie d’antan à émigrer en France, à faire la demande de nationalité, et était venue attendre les deux nouveaux arrivants à l’aéroport. Lorsqu’ils eurent récupéré leurs bagages, Karel et Belma la suivirent jusqu’à sa petite honda. Son mari, Paul, était un avocat assez fortuné et ils habitaient un imposant manoir dans les Vosges, en Alsace. Ils possédaient un petit chalet en pierre, non loin de leur demeure, qui servait habituellement de demeure aux employés du château et que Paul avait accepté de leur louer à un prix modique.
Marit s’engagea sur l’autoroute et regarda Karel dans le rétroviseur. Il comprenait aisément comment elle avait séduit un riche avocat français : sa beauté sombre était encore aujourd’hui frappante. Sourire étincelant, coiffure soignée, ongles longs et vernis, elle rivalisait avec son amie Belma, en élégance. La brune et la blonde : elles avaient du former toute une paire au collège.
-Ta mère a du te dire que j’avais deux filles, Karel. Élise et Laurence. Elles nous attendent à la maison, on peut dire qu’elles ont très hâte de te rencontrer ! Laurence n’a que cinq ans, mais Élise, a en plein ton âge. Je crois que tu vas lui plaire…
Elle eut un petit rire charmant, à peine artificiel. Karel sourit poliment, puis appuya sa tête contre la fenêtre. Bercé par le babillage et les gloussements de sa mère et de Marit, il s’endormit.

**


Les deux filles de Marit avaient toutes deux plus ou moins hérité de la beauté sombre de leur mère. Heureusement pour elles, pensa Karel en serrant sagement la main de Paul, un gros homme au cou épais et au visage rougeaud, déjà presque chauve. Élise, l’ainée, était une grande fille, le visage mince, les cheveux noirs coupés courts. Ses vêtements noirs à l’effigie d’un groupe punk qui enserraient son corps filiforme et son air maussade contrastaient avec le bon goût cossu du décor et de ses parents. Elle lui fit la bise sans enthousiasme, mais il remarqua qu’une légère lueur semblait s’être allumée dans ses prunelles sombres. Karel, toutefois, ne la voyait déjà plus. Une fillette le fixait avec d’immenses yeux curieux, tirant plus sur le vert que le brun. Elle était engoncée dans un ensemble bleu marine qui lui donnait un air de sagesse trompeuse, et ses cheveux était plaqué sur son crâne et retenu par une boucle. Lorsqu’elle lui sourit, ses yeux se plissèrent d’un air espiègle et des fossettes se creusèrent dans ses joues. Karel se sentit soudainement gêné, mais il lui retourna son sourire sans y penser.
-Bonjour, prononça-t-il laborieusement en français, je suis Karel.
-Salut Karel ! Je m’appelle Laurence.


1994-

Il continua à secouer sa mère, mais elle ne se réveilla pas. De guerre lasse, le petit garçon grimpa dans le lit et se pelotonna sous son bras. Son corps était moite et froid. Elle ne criait plus mais continuait de geindre et marmonner, et il joignit son gémissement plaintif, continu, d’enfant au sien. À un moment, elle s’arrêta et le silence opaque lui fit encore plus peur. Les gens mourraient dans leur lit quand il faisait si noir. Il chercha maladroitement son visage dans l’obscurité pour être certain qu’elle respirait encore.
Elle avait ouvert les yeux. Sa main attrapa son bras et le serra si fort qu’il cria.
-Karel. C’est toi ?
Il étouffa son cri. Sa maman était là. Elle ne le regardait pas, elle regardait le plafond, mais elle était avec lui.
-Écoute-moi, mon fils, continua-t-elle d’une voix coupante, je vais te raconter une histoire. Tu m’écoutes bien ?
Elle lui serrait le bras trop fort, il avait mal. Il hocha la tête, en se retenant de pleurer.
-Il y a quelque chose que ta maman sait qu’elle veut que tu n’oublies jamais. Tu te souviens de ce que c’est, Karel ? Dis-le : Qu’est-ce que sont les hommes, Karel ? … Karel! Réponds ! Les hommes sont… ?
-Des salauds, sanglota-t-il. Il n’aimait pas quand elle avait sa voix méchante. Et elle lui faisait mal au bras.
-Et les femmes ? Et les femmes, Karel ?
-Saloptes, gémit-il, déformant le mot.
Elle hocha la tête et lui lâcha le bras. Il vint prudemment se coller contre elle, mais elle ne faisait pas attention à lui. Il ne voulait pas d’histoire, il ne voulait pas qu’elle lui parle du vrai monde, tout ce qu’il voulait, c’était un peu de chaleur.
-Tu sais pourquoi, Karel? Tu sais comment Maman a su ça ?
Une petite tête qui se secoue, un petit corps chaud, animal, qui s’agrippe. Des yeux grands ouverts, les pupilles dilatés qui fixent quelque chose d’invisible, un cœur battant à tout rompre dans un corps froid.
-Maman va te le raconter...


Aout 2005-

Ça faisait un peu plus d’un an aujourd’hui que Karel et Belma avaient émigré en France. Ils obtiendraient leur nationalité sous peu. Karel parlait français sans problème et il apprenait l’anglais. Il fréquentait le même lycée huppé qu’Élise, grâce au bon emploi que Marit avait trouvé pour sa mère dans la firme de Paul. Toutefois, il était à peu de choses près tout aussi isolé au milieu de ces gosses de riche qu’il l’avait été parmi les gamins croates. Il avait peu de prédisposition à l’amitié. Il répondait poliment lorsqu’on l’abordait, ne se défendait pas si on l’insultait, et attendait patiemment qu’on veuille bien le laisser tranquille, ce qui ne manquait pas d’arriver. Un de ses professeurs avait prévenu Belma à la réunion de parents que son fils démontrait un comportement asocial inquiétant pour son équilibre. A sa surprise, la Croate avait souri, presque fièrement.

« C’est que je l’ai bien éduqué, monsieur. Il n’a pas oublié ce que je lui ai appris... »

Karel, ou du moins une partie de lui, n’avait pas oublié. Il avait parfois l’impression qu’il s’était engagé dans une quête plus impossible que celle du Graal en cherchant la Beauté et le Bien. La race humaine ne cessait de le décevoir. Il avait lu les plus grand philosophes, (il brûlait un nombre dément d’heure de sa vie à dévorer des livres), Sartre, Nietzsche, Platon, Socrate, St-Augustin, Thomas d’Aquin. Il avait étudié les religions orthodoxes, anglicanes et juives, puis musulmanes, hindouistes et bouddhistes. Il avait rejeté certains enseignements, en avait gardé d’autre ; l’homme devait se connaître soi-même, l’esprit devait triompher de la chair, la sérénité maitriser les passions, tous les hommes méritaient d’être traité également, tous méritaient la bonté, la pitié et le pardon. Mais il se gardait toujours d’accorder sa bonté et son pardon de trop près: il gardait toujours une distance entre ses congénères et lui. Souvent, il avait l’impression d’à peine appartenir à cette espèce, à ce monde. Et pourtant, une chose au moins le liait indéniablement aux hommes : ils portaient les mêmes chaînes, celles du péché.

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Dernière édition par Karel Stamenkovic le Jeu 11 Juin - 20:54, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Mer 29 Avr - 20:17

-Tu en veux ?
Karel secoua la tête et Élise aspira une bouffée de fumée sans insister davantage. Il n’avait jamais accepté aucune drogue ou alcool. Ça faisait partie de ses principes d’ascète. Elle l’aimait comme ça. Elle se sentait presque bien, étendu à côté de lui dans l’herbe, avec le ciel encore plein de la lumière du soleil qui venait de disparaître au-dessus d’eux. Lui ne souriait pas, il avait le même air sérieux, qui pouvait paraître poli ou tourmenté selon la manière dont on le regardait. Ses joues creuses accentuaient encore cette expression : elle avait remarqué comment il avait beaucoup maigri ces derniers temps.
-Eh, ça t’arrive de manger, Karel ?
- Tu t’es regardée dans un miroir, Élise ?
- Je suis pas un foutu anorexique, moi !
Il lui donna un coup de coude, et elle répliqua pareillement, joueuse. Il se mit à la chatouiller jusqu’à ce qu’elle se torde dans l’herbe et le supplie d’arrêter. Il finit par obtempérer, la regardant reprendre sa respiration avec un petit sourire. Il était penché au-dessus d’elle, si près qu’elle n’eut qu’à se lever un peu sur un coude pour l’embrasser légèrement sur la bouche. Elle agit sans réfléchir. À peine un effleurement de lèvre, juste assez pour effacer son sourire, puis une pression plus prononcée, inquisitrice. Il recula doucement.
-Élise…
Elle se laissa retomber sur le dos, et roula sur le côté, sans le regarder.
-C’est bon, j’ai compris. C’est pas grave.
Ils restèrent un instant en silence. Il commençait à faire noir.
Karel observait Élise du coin de l’œil, jaugeait la neutralité indéchiffrable qui avait remplacé sa moue habituelle. Il ne savait pas trop ce qu’il ressentait. Il n’avait pas voulu la blesser, mais il voulait encore moins lui mentir. Ce n’était pas qu’elle n’était pas jolie. Elle avait un corps aux lignes aussi épurées que s’il avait été taillé dans une branche de saule. Guère plus de poitrine qu’une fillette et un visage agrémenté d’une bonne dose de métal, mais qui pouvait s’illuminer subitement lorsqu’elle souriait- ce qui n’était pas si fréquent. Sa ressemblance avec sa sœur devenait d’autant plus frappante dans ces moments.
-Élise… excuse-moi. Tu es vraiment une fille super.
-Ta gueule, Stamenkovic. … Dis-moi juste une chose : j’ai pas la moindre chance, hein? Jamais?
Il secoua la tête. Élise soupira, s’assit et écrasa son mégot dans l’herbe.
-Je dois avoir trop fumer, Karel, j’ai presqu’envie de parler... Tu es pédé, c’est ça ?
-…j’aimerais bien.
-Moi ce que j’aimerais c’est pouvoir t’aider. Si tu crois que c’est drôle te voir te transformer en cadavre ambulant… Il faut que tu arrêtes de te torturer comme ça. Tu vaux mieux qu’eux tous. Que tout le monde, tu m’entends ? Y’a pas un de ces connards qui t’arrive à la cheville ! Tu veux pas de moi, ok, je m’en fous ! Je continue à t’attendre, parce que je sais bien que j’en trouverai pas un autre qui te vaut.

Elle le fixait férocement, comme si elle pouvait le forcer à croire ce qu’elle disait. Il lui renvoya un regard douloureux. Quelqu’un les appela au loin.
-Tu te trompes, Élise. Je mérite cent fois pire…
-Non !
-Tu ne sais pas tout.
-Alors dis-le moi!
-Ta mère nous cherche.
-Je m’en fous, Karel, ne change pas de sujet! Parle, bordel, parle ! Tu peux pas vivre avec ce putain de secret pour toujours…
Il entrouvrit les lèvres, parut sur le point de parler. Son cœur battait trop fort dans sa poitrine. Élise ne bougeait pas, attendait patiemment, implacable, sans laisser son regard échapper au sien.


-Karel !
Une petite fille surgit comme un boulet de canon d’un buisson, interrompant brutalement toutes confidences que le jeune homme s’apprêtait à faire. Elle se jeta sur lui et se mit à le chatouiller avant qu’il ait le temps de réagir.
-Laurence! aboya Élise sèchement, laisse-le tranquille!
La fillette continua à chatouiller le Croate qui fit mine de se tordre de rire dans l’herbe en se défendant mollement. Son ainée se leva, furieuse, et attrapa l’intruse par une oreille. Laurence cria de douleur et tenta d’échapper à la poigne solide de sa grande soeur.
-Aïe ! Élise, arrête, je fais rien de mal !
-C’est bon, elle ne me dérange pas, la défendit Karel en souriant.
-Bon, je vous laisse alors, puisque vous vous amusez si bien, fulmina l’adolescente.
Elle tourna les talons et s’éloigna d’un pas rapide vers le manoir.
Laurence et Karel la regardèrent s’éloigner, pris de court. Puis ils échangèrent un regard interloqué et éclatèrent de rire au même moment.

1994-

« Il faut que tu n’oublies jamais. N’oublie jamais de quoi ils sont capables. Un jour il y avait un papa, une maman et un bébé. Et puis des hommes, des hommes sans âmes sont arrivés comme des loups. Ils ont encerclés la maison, ils ont encerclés toutes les maisons du village. Dans chaque maison il y avait un petit peu de la famille de la maman, du papa et du bébé. Des oncles, des tantes, des parents, des sœurs des frères, des cousins, des cousines, des nièces, des neveux. Les hommes sont rentrés dans les maisons. Ils avaient des fusils, mais ils préféraient leurs baïonnettes et leurs couteaux qui faisaient crier les gens plus longtemps. Ils souriaient, ils hurlaient comme des loups qui sentent l’odeur du sang dans la steppe, et les familles aussi hurlaient. Ils hurlaient pour sauver leurs enfants. Ils cachaient leurs bébés sous des couvertures pour qu’ils échappent aux hommes, et les bébés mourraient étouffés. Mais c’était une mort douce comparée aux couteaux.
Les femmes reculaient dans les coins et les hommes se mettaient devant, alors les hommes mourraient en premier. Comme les hommes-loups avaient faim, ils voulaient goûter le sang tout de suite, et les premiers à mourir partaient plus vite. Les baïonnettes trouaient les ventres et les gens qu’on aimait s’écroulaient par terre et ils étaient… ils étaient comme ses lièvres écrasés sur le bord de la route, Karel. Des horreurs tremblotantes. Ils n’étaient plus les gens qu’on aimait. Ils n’étaient plus rien. »
Karel serrait les paupières fort. Des images se formaient dans sa tête, des images de lapins éclatés, les entrailles à l’air, puis elles disparurent. D’un coup, il était parti, il avait échappé aux images. Il entendait vaguement des mots qui venaient de loin, et quelque chose comme une barrière, quelque chose qui protégeait le petit Karel les buvaient à mesure avant qu’ils aient une signification.


Mai 2006-


-Laurence ? Qu’est-ce que tu fais là ?
La petite fille se tenait, nus pieds et en robe de nuit sur le seuil du chalet. Karel lui fit signe d’entrer. On n’était qu’en mai, et il ne faisait pas si chaud dehors.
-Rien, je suis juste venu te dire bonne nuit. Qu’est-ce que tu fais ?
-Un travail pour l’école. Une recherche. On a internet, maintenant.
-D’accord. Je peux rester ?
-Tu devrais aller te coucher.
-S’il-te-plait… pas longtemps !
Elle se lova dans un coin du grand divan, à côté de lui, et le regarda travailler en silence. Au bout de quelques minutes seulement, elle était endormie, la tête au creux du coude. Karel continua son travail un bon moment. Il aurait dû aller la reporter chez elle, Marit devait s’inquiéter, mais il aimait écouter son souffle régulier. Sa présence était chaude et… réconfortante à côté de lui. Finalement, il soupira, enregistra ses documents et se retourna pour la regarder. Une légère appréhension, un éclair de mauvaise conscience, qui s’évanouit aussitôt.
Ses boucles brunes s’étaient épandues autour de sa tête et elle fronçait un peu les sourcils dans son sommeil. Elle avait beaucoup grandi et vite, mais ainsi recroquevillée, elle paraissait aussi innocente et vulnérable qu’un nouveau-né. Karel écarta une mèche de cheveux de son front, se retenant de caresser sa peau au passage. Elle ne broncha pas, entièrement abandonnée au sommeil, confiante.
Elle existe. La beauté existe.
Il laissa lentement retomber sa main et contempla en silence la petite fille endormie. Il n’essuya pas les larmes qui coulaient sur ses joues : il savait qu’il ne pleurerait jamais à nouveau pour quelque chose d’aussi parfait. Sept ans de vie et le monde avait glissé sur elle, impuissant à la salir comme il salissait toute chose. Et lui…
Tu le peux. Tu détruirais cela.
Il se leva et s’empressa d’essuyer ses joues : cette fois, il pleurait pour lui-même.

**


-Tu crois que l’amour peut être une erreur, Élise ?
-L’amour ? Non, l’amour ne sera jamais mal.
-Mais y céder peut l’être.
-C’est toi, le philosophe, Stamenkovic. Qu’est-ce que tu veux que je connaisse à ces trucs-là ? Qu’est-ce que tu veux que je connaisse à l’amour ? Le seul type que j’aie jamais aimé est bien trop occupé à se poser des questions débiles pour me voir.
-Je te vois. Tu es ma meilleure amie.
-…Tu veux vraiment savoir ce que je pense, Karel ? L’amour, c’est pas un crime. C’est une condamnation.

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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Mer 29 Avr - 20:17

Karel passait la majorité de son temps hors de l’école avec Élise ou Laurence. La farouche et la confiante. La relation entre les deux sœurs n’était pas toujours au beau fixe, et Marit demandait à Karel de garder Laurence dès qu’il avait un moment de libre, tâche qui lui pesait assez peu.

La plupart du temps, il l’amenait jouer au parc, en ville. Il l’embarquait devant lui sur sa bicyclette et pédalait aussi vite que possible pour l’entendre crier de peur et de plaisir à la fois.
La présence de tous ces enfants s’amusant et se chamaillant dans un joyeux chaos avait un effet calmant sur lui. Toutefois, Laurence était inscrite à de nombreux cours, et n’avait besoin d’un gardien que quelques fois par semaine. Il prit peu à peu l’habitude de se rendre au parc même sans elle. Il apportait un livre ou des devoirs et s’asseyait sur un banc à côté des modules, à l’ombre d’un grand platane. La plupart du temps, il se contentait de regarder les enfants jouer. C’était un spectacle dont il ne se lassait jamais : ils étaient à la fois tous pareils et différents. Délivrés de l’autorité adulte, ils s’égayaient et piaillaient comme une bande d’oiseaux colorés, libres.

Jamais personne ne s’étonna de sa présence, supposant sans doute qu’il était le grand frère de l’un d’entre eux. D’ailleurs, il n’était pas le seul à superviser leur jeu : il avait remarqué un homme à casquette grise, qui venait souvent s’asseoir sur un banc un peu plus loin. Comme il lui arrivait souvent de repartir avec Clara, l’une des petites fille, Karel en avait déduit qu’il était le père de la fillette
Peu à peu, les enfants s’habituèrent à lui, et finirent même par le mêler à leur jeu, l’utilisant tour à tour comme but, juge, arbitre ou monstre.
Il apprit leurs noms: Édith, Clara, Loïc, Quentin, Emmanuel, Louis, Ninon, retenant principalement ce que Laurence pensait d’eux (ce qu’elle ne manquait jamais de lui confier).
Ce n’était pas comme avec Laurence, mais il se sentait bien avec eux. Ils riaient et le monde semblait presque pouvoir être sauvé. Sauf qu’ils grandiraient, et deviendraient comme leurs parents. La perfection n’existait pas, la beauté ne pouvait être qu’éphémère.
Quand le malaise revenait, il pouvait l’ignorer.

**


C’était un beau jour d’octobre, ensoleillé. Toutes les petites filles étaient en robes, et les garçons en short, qui laissaient voir leurs mollets graciles et leurs genoux cagneux. Des genoux attendrissants, qui semblaient contenir en eux-seuls l’essence même de l’enfance. Karel était là depuis une demi-heure, sans Laurence, lorsque Loïc poussa violemment Clara qui tomba du haut de la glissade et s’écrasa durement dans le sable. La fillette se releva, en pleurs, indemne sauf pour un tibia ensanglanté. Karel jeta un coup d’œil au banc non loin et constata que l’homme à la casquette grise était bien assis là mais ne faisait pas un geste pour secourir l’enfant. Il vit la fillette hésiter, puis se diriger vers lui en titubant, les larmes se mêlant à la morve sur ses joues.

-Tu ne veux pas voir ton papa, Clara ? demanda-t-il gentiment en cherchant un mouchoir propre dans sa poche.
-C’est pas mon père, marmonna-t-elle entre deux sanglots. J’sais pas c’est qui. C’est M Pas-bobette.
-M Pas... ?
Sa question s’étrangla dans sa gorge tandis qu’il soulevait légèrement la robe de la fillette pour nettoyer l’écorchure. Le monde vacilla une fraction de seconde devant ses yeux.
-Tu as oublié de mettre une culotte, Clara ? demanda-t-il calmement en continuant de tamponner la plaie.
-C’est pour lui... M Pas-bobette. Il veut jamais qu’on en mette, si on en a, il les ôte. Je peux retourner jouer Karel? Ça fait plus mal.
-Vas-y. Il lui donna une petite poussée l’effleurant involontairement… il n’avait pas voulu l’effleurer. Son cœur battait trop fort, le sang affluait à tout son corps. Quelque chose hurlait en lui pour se faire voir, et il ne voulait pas se retourner.
Il ne bougea pas du banc, mais regarda l’homme à la casquette grise se lever et venir vers lui. Il n’était ni vieux ni jeune, cheveux brun, barbe de quelques jours, bien habillé.
-Alors, t’en es, hein? demanda-t-il avec un sourire déplaisant. La petite salope t’en a mis plein la vue ? Pas mal, hein ?
Karel le regarda, interdit. Pas un seul mot ne semblait s’être rendu à son cerveau.
-J’ai de la marchandise pas cher, si ça t’intéresse, continua l’étranger sans sembler remarquer son silence.
Il fouilla dans sa poche et lui tendit une enveloppe. Karel l’ouvrit docilement. La première photo lui tomba des mains quand il se mit à trembler. Il lâcha l’enveloppe comme s’il s’était brûlé. L’homme se mit à rire.
-Allez, inutile de prendre des grands airs, j’ai bien vu que t’en avais après la petite brune qui est tout le temps avec toi. Voyons, ça leur fait pas de mal, dis-moi pas que t’écoute toutes les débilités qu’on raconte. Quel mal il y a à prendre son pied, hein ? C’est que des mômes, ils voient rien aller…

Karel se leva brusquement, ajoutant à l’hilarité de l’homme. Il partit aussi vite qu’il le put, et se mit à courir dès qu’il eut tourné le coin de la rue. Il courut, courut à en perdre haleine. Courut pour effacer le rire de l’homme courut pour ne plus voir avec cette intolérable clarté la photographie dans sa mémoire. Mais il eut du courir bien dépassé le manoir pour oublier le frôlement de cette peau sur la sienne, pour effacer le moment où le corps nu d’une petite fille avait liquéfié ses entrailles.

Il ne parla à personne de l’homme à la casquette grise. Il n’aurait pas su à qui s’adresser, il espéra qu’un parent s’apercevrait de quelque chose. Il ne retourna jamais au parc. Il ne mangea plus qu’un repas par jour, mais il ne semblait plus y avoir de punition suffisante pour la souillure qui tâchait son âme.
Ou plutôt, il y en avait une, il le savait clairement, mais c’était la seule qu’il n’avait pas le courage de s’infliger. Il aurait dû le faire. Il aurait dû la protéger de lui.
Il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas renoncer à elle. S’il ne pouvait plus la voir, plus l’entendre rire, plus la consoler, alors il n’avait plus de raison de vivre.
Elle est la pureté même. Elle me guérira. Jamais je ne pourrais lui faire du mal. Pas à elle.


1994

-… Mais ton père, Karel, ton père était un homme qui n’a pas voulu mourir. Il pensait qu’il pouvait s’en sortir, parce qu’il était un peu comme les loups lui aussi. Ce n’était pas un croate, alors il pensait que s’il donnait sa famille croate à manger aux loups il ne mourrait pas. Peu lui importait ce qui arriverait à sa femme et son fils : il leur avait souvent fait du mal lui-même. Alors il a dit : laissez-moi tuer moi-même cette chienne, tous les fils de putes de ce village, et partons ensemble : nous sommes la même race, ce pays est à nous. (Elle rit, et son rire se transforma en une toux caverneuse.) Et c’est là... c’est là qu’il est mort. D’une balle, parce qu’one ne torture pas ceux de sa propre espèce…
Alors les loups s’en sont pris à sa femme… Ils l’ont couché sur la table et la femme a pensé à son petit enfant qui était à l’abri, qui dormait, bien caché. Il ne le trouverait pas. Elle a pensé fort à son petit garçon quand ils ont déchiré sa jupe, quand ils l’ont frappé jusqu’à ce qu’elle cesse de les mordre. Ils avaient des haleines de loups, qui goûtaient le sang. Ils ont du s’y mettre à deux pour la tenir et le troisième lui a écarté les jambes en disant qu’il laisserait sa baïonnette ouvrir le chemin si elle ne se tenait pas tranquille comme une bonne pute… (elle fut secouée d’un long frisson) « Laissez-moi baiser cette chienne, vous aurez votre tour », qu’il disait. On peut torturer les femmes. On peut les torturer, qu’elles se tiennent tranquilles ou non... On peut les coucher sur une table et…

Karel flottait quelque part entre le plafond et le plancher de la pièce. Il voyait sous lui une belle maman, si belle, qui tenait son petit garçon contre elle et lui racontait une histoire. Et quelque chose qui absorbait, absorbait ce que les hommes font aux femmes lorsqu’ils sont moins que des loups, et cachait tout loin. Enfouissait tous les mots là où on ne les trouverait pas.

-…puis, quand ils crurent qu’elle était morte, ils fermèrent leurs pantalons et partirent. Elle aurait été morte, mais elle avait un petit garçon qui dormait, bien caché, elle devait aller le chercher et l’amener loin. Alors, plutôt que de mourir, c’est ça qu’elle a fait. Et elle a appris à son petit garçon ce que valent les hommes, pour que les hommes-loups ne l’attrapent jamais, jamais…

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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Mer 29 Avr - 20:18

Février 2007-

Elle s’était endormie sur le divan, encore une fois. Aussi délicatement que possible, il glissa un bras sous elle et la souleva. Elle marmonna quelque chose dans son sommeil et nicha son nez dans son cou, ses petites mains s’agrippant solidement à lui. Il s’immobilisa, mais elle ne s’était toujours pas réveillée. Ses cheveux bouclés lui chatouillaient les lèvres. L’odeur de sa peau lui emplissait le nez, il résista à l’envie violente d’enfouir son visage dans sa chevelure. Il sentait son cœur battre contre son torse à travers le tissu mince de sa robe de nuit. Une vague de panique le saisit. Il se rendit compte qu’il la serrait trop fort, et que ses bras tremblaient.
-Oh, Laurence… je t’en prie…gémit-il.
Il voulut la déposer, mais elle s’agrippait toujours à lui en dormant. Elle était trop lourde, il était trop faible, beaucoup trop faible soudainement. Il allait devoir s’asseoir, avec elle. Non ! Il ne devait pas…

Il ne savait plus trop comment il avait été la porter jusqu’au manoir, comment il y était arrivé. Elle ne s’était pas éveillée. Karel revint chez lui, à pas lent. Il tremblait de tout son corps. Il s’en était fallu de si peu… Il ferma la porte derrière lui, et s’effondra sur la chaise, devant l’ordinateur, la tête entre les mains. Sa mère dormait à l’étage. Il avait l’impression d’avancer dans un cauchemar. Il ne pouvait pas aller se coucher. Il ne pourrait pas dormir. Il ne pouvait rien faire contre ce vide qui le dévorait de l’intérieur, contre son corps qui le trahissait. Il n’y avait plus d’apaisement dans ce petit corps, plus de réconfort dans cet être tant adoré. Et en lui, que du vide, du vide qui réclamait quelque chose, n’importe quoi pour se taire un instant. Pour retrouver un semblant de paix.

Il releva la tête lentement. Il était à bout de force : ce combat constant contre lui-même drainait tout ce qu’il avait de bon en lui. L’ordinateur était ouvert, semblait l’appeler. Il n’avait plus de volonté pour lutter. Il voulait seulement cesser d’imploser, pour quelques instants, se remplir de n’importe quoi.

Ses mains semblèrent taper les mots seuls. Ce fut facile, si facile… Google, Image, « enfants ». Ils étaient si beaux... des anges. Des corps lisses, sans formes, sans poils, épurés, sans sexe, des visages parfaits, des yeux si grands, si lumineux. Toute la confiance du monde. Il se mit à pleurer. Il tendait la main vers eux, il ne les aurait jamais. Il était condamné, condamné à vivre avec ce vide intolérable toute sa vie. Oh, s’il avait seulement pu, juste un instant… Boire leur pureté. Qu’ils le regardent. Qu’ils le guérissent. Il n’avait jamais été ainsi, n’est-ce pas? Jamais été un petit garçon aussi parfait, aussi vulnérable... Quelqu’un avait perdu le petit Karel, l’avait condamné au vide et à la laideur.

Il changea de page. Eut un sursaut. Sa gorge s’assécha. Le petit garçon était à quatre pattes, nu. One voyait pas le visage de l’homme, que ses mains trop grandes, trop poilus, luisantes, comme son sexe. L’enfant ne pleurait pas, ne souriait pas, il avait ce regard... Absent. La qualité de la photo était dégoutante, la mise en scène obscène à en vomir. Karel ne pouvait détacher son regard de l’image. Une fraction de seconde, il avait eut cette impression étrange… comme s’il avait déjà vu cette image. Ce regard. Puis, à nouveau… son corps. Sa respiration qui s’accélérait légèrement, un nœud dans son bas-ventre. Sa chair le trahissait. Il pleurait de haine. Bon dieu qu’il s’haïssait. Une tension douloureuse se construisait progressivement quelque part dans son bas-ventre. Bon dieu que ça faisait du bien.
S’il pouvait seulement arrêter maintenant, peut-être, il ne serait pas trop tard. Peut-être qu’il pourrait garder un semblant de respect de lui-même.

Pourquoi tu n’arrêtes pas maintenant ? Pourquoi tu n’arrêtes pas, Stamenkovic ? Pourquoi tu ne te tues pas, Stamenkovic ?

Il aurait dû préférer le vide à cela, et pourtant le vide était intolérable. Il n’était pas assez fort, il ne le serait jamais. Il sanglotait et haletait à la fois, il ne savait plus, il ne voulait pas savoir, ces gestes le dégoutaient, ces images étaient du poison pur sur son âme, et il ne pouvait pas y renoncer, il n’avait pas la force, c’était tout ce qu’il avait. Il ne devait jamais y avoir eut de jouissance plus amère que la sienne.

Pourquoi tu ne te tues pas, Stamenkovic ?
Qu’est-ce qu’il te reste, maintenant ? Tu croyais que tu serais capable de résister, pour elle, mais même elle, tu la détruiras. Tu l’aimes et tu vas la détruire, tu m’entends ! Tu ne mérite pas de pouvoir prononcer, ce mot, amour ! Tu ne mérites pas ta vie. Tu les salis en posant seulement tes yeux sur eux. Et tu le sais. Et regarde ce que tu fais maintenant. Regarde cet enfant. Tu ne seras jamais cet enfant. Tu es cet homme, dégoutant, horrible, qui le bafoue. Tu aimes cela, comme ces hommes. Tu n’es qu’horreur.

Il reprit son souffle, affalé, yeux clos. Il souhaita disparaitre, maintenant, pour ne pas avoir à rouvrir les yeux et se voir. Lentement, il se leva, éteignit l’ordinateur, tituba jusqu’à la salle de bain, s’effondra sur le carrelage froid. Violemment. Pas assez. Il gémit. Le dégout s’abattit sur lui comme une vague, déferla en lui. Le dégout suintait par les pores de sa peau. Il n’avait plus de larmes, mais ses épaules se secouèrent encore, son visage se tordit, son corps se crispa sous la violence qui l’habitait.

Est-ce que je ne peux pas me détruire maintenant ?

Il rampa jusqu’à la cuvette de toilette, ses mains serrèrent le marbre froid comme si elles pouvaient le casser, il abattit son crâne contre quelque chose. C’était dur, ça faisait mal. Mais pas assez. Il ferma les paupières, se mordit les joues, fort, pour ne pas crier. Un goût de sang. Il aurait voulu s’arracher la peau, la déchiqueter. Se détruire. Exploser. Des images, des mots tournaient en rond dans sa tête, insupportables, il voulait les arracher de là. Il se cogna le front encore, jusqu’à ce qu’il sente quelque chose de chaud couler le long de sa mâchoire. Alors il retrouva des larmes pour pleurer. Il s’arquebouta et vomit, continua à pleurer comme un enfant, pleurer sur son sort, pleurer sur l’être vil, pitoyable qui rampait sur le plancher de la salle de bain. A un moment, il sentit quelqu’un lui tenait les épaules pendant qu’il vomissait, une main apaisante caressait ses cheveux, lui essuyait la bouche, chuchotait en croate.

-Shhhh shhh… mon enfant, mon petit garçon… shhh…
-Maman… sanglota-t-il, Maman, c’est horrible… il faut que je te dise… Oh, maman…
-Shhh… Maman sait tout, mon petit garçon, ne t’inquiète plus, Maman sait… shhh…
Il s’abandonna contre la poitrine, pleura pour laver son âme, laver la violence, pleura toute la misère du monde dans les bras qui le berçaient, enveloppé dans la voix qui lui chuchotait une vieille berceuse croate.

Belma Stamenkovic transporta son fils unique jusqu’à son lit… si léger, un ange, un petit garçon, encore. Elle nettoya son front, patiemment, le déshabilla avec ses mains de mère, lui chanta avec sa voix de mère, le veilla, sans peur, avec l’assurance calme d’une mère qui console son fils. Elle resta assise à regarder son visage ravagé par les larmes longtemps après qu’il se fut endormi, la lune éclairant ses traits tranquilles, impénétrables de mère.

**

-Karel ? Putain, t’étais où la semaine passée ?
-Malade.
-T’as pas bonne mine, c’est sûr. Je suis passé chez toi souvent, mais ta mère ne voulait même pas me laisser te porter tes devoirs. Laurence pleurait dès qu’on parlait de toi, je sais pas trop où elle avait été pêché ça, mais elle semblait convaincu que t’étais à l’article de la mort…
Elise se tut pour scruter le visage de son ami. Les creux dans les joues s’étaient encore approfondis, les yeux étaient cernés, une étrange ombre s’était étendue sur tout le visage. L’expression si familière semblait définitivement plus tourmentée que poli, désormais. On ne voyait rien du corps sous le t-shirt large, mais elle devinait qu’on devait très bien distinguer les côtes.
Toujours autant un ange… mais un ange déchu, maintenant.
Elle mâchonna son piercing à la lèvre, signe manifeste d’inquiétude chez elle.
-Ça va mieux, maintenant ?
-Oui.
-Laurence va être folle de joie de savoir qu’on n’aura pas besoin d’aller à ton enterrement. Maman fait demander si tu peux la garder samedi soir.
-Non… je… je ne pourrai plus garder Laurence.
-Mais… pourquoi ?
-Désolé. Je m’excuse auprès de ta mère, mais il faut que je me concentre plus sur mes études maintenant.
Élise le regarda lui tourner le dos et partir sans un autre mot d’explication. Blessée. Jamais il n’avait été si distant avec lui. Il l’avait traité comme une étrangère, littéralement. Elle aurait du lu courir après, lui crier de s’expliquer, mais, soudain, elle n’en avait plus la force.
J’en peux plus de te voir tuer à petit feu, Stamenkovic. Je reste là. Si tu veux me parler, tu viendras bien me voir.


**


Une silhouette, immobile, sur la colline, face au soleil couchant. Assis en tailleur, les mains posés sur les genoux, le profil élégant, le nez un peu levé, comme pour humer le vent froid de l’hiver qui joue dans les cheveux blond cendré. Karel prend une grande inspiration puis interrompt sa méditation. Il ouvre les yeux, fixant les nuages embrasés, ses lèvres murmurent des mots. Une prière. Pour le Dieu qui se tapit là, quel qu’il soit, s’il y en a un.

« … Pardonne-nous nos offenses,
Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés,
Et ne nous soumet pas à la tentation,
Mais délivre-nous du mal,
Amen …
»

Une pause. La brise se fait un peu plus forte, créée des tourbillons dans la neige. Le jeune homme frissonne. Reprend, ses lèvres formant les mots, les prononçant à peine.

« C’est la prière de ma mère, mon Dieu.
Voici la mienne :
Protégez-la


Il s’interrompt à nouveau, ferme les yeux, fronce les sourcils, comme pour se concentrer.

« Je ne serai jamais l’homme que j’aurais voulu être.
Je renonce à poser les yeux sur elle, à effleurer sa peau, à prononcer son nom.
Je renonce à tout,
Mais protégez-la, mon Dieu,
Amen.»

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Dernière édition par Karel Stamenkovic le Jeu 11 Juin - 21:02, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Mer 29 Avr - 20:18

On ignore que le monde puisse être si sombre. On croit toujours qu’il reste toujours une lumière, que même l’obscurité la plus complète ne l’est jamais vraiment, que la souffrance humaine potentielle a une limite, et que la mort nous attend toujours comme un filet lorsque nous nous élançons du trapèze pour vivre. Après tout, tout objet chutant n’accélérera que théoriquement jusqu’à l’infini. Un jour il heurtera le sol. Il n’ya pas de puits sans fond.

On ignore que le monde puisse être si sombre. Que chaque pas puisse être un effort, chaque minute un grincement de dents, chaque heure une odieuse torture, chaque jour plus pénible que le précédent, creusant un peu plus profond ce qu’on souhaiterait être une tombe.

On n’y croit pas vraiment, à cette douleur. On ne peut pas vivre sans espoir, on le dit souvent. En effet, peut-être ne peut-on pas. Peut-être est-ce cela, cette si légère fraicheur de sa pensée comme une goutte d’eau pure sur sa langue après avoir rampé des kilomètres dans la boue. Peut-être est-ce cela l’espoir, apercevoir fugitivement l’éclat de sa chevelure au bout de la rue, sentir son cœur s’accélérer et perdre pied en croyant reconnaître sa voix dans une foule, s’enfoncer dans l’insomnie chaque soir en la sachant heureuse loin de nous. Peut-être est-ce cela qu’il faut appeler espoir.

On n’y croit pas vraiment. Puis on doit la quitter. Et elle n’est plus là. Et il n’a plus rien à croire. Et il n’y a plus rien.

**


Décembre 2007-

Karel n’avait jamais vraiment cru que manger soit nécessaire. Pas au sens où on mangeait habituellement, à tout le moins. Et depuis plusieurs mois, il semblait décidé à prouver sa théorie. Assis une fois de plus sur la colline, à l’abri de l’agitation humaine, il trouvait une sorte de paix. Il montait là tous les soirs, emportant seulement son couteau. Il cherchait une branche qui conviendrait sur le chemin, et la plupart du temps, il en trouvait une. Ses mains tremblaient légèrement quand il commençait à entailler le bois : c’était le seul effet de la faim qu’il ressentait encore vraiment.

Il n’avait pas de réel talent de sculpteur. D’autant plus qu’il sculptait toujours la même chose : une petite silhouette en robe, tantôt debout, tantôt assise, parfois dormant, parfois semblant attendre tristement on ne sait quoi, parfois bras écartés comme pour accueillir l’univers entier. Chaque soir, il jetait la statuette à un stade plus ou moins avancé avec un soupir de déception, chaque soir il laissait le visage vierge de tous traits.

Cette fois, il jeta la statuette avant même d’avoir nettement taillé l’ourlet de la robe. Le bois détrempé ne valait rien. Une légère couche de neige recouvrait une fois de plus l’herbe givrée, mais il faisait doux. Il resta seulement assis à observer la vue si familière. On voyait très bien le manoir et son vaste jardin, d’ici. Elle devait être quelque part dans ces murs de pierre, à faire des devoirs sans doute. Peut-être une dictée : elle adorait ça. Il avait commencé à lui apprendre le croate quand…

-Ah ! Je t’ai trouvé !

Karel se retourna d’un bloc, avec le visage d’un homme qui a croisé un fantôme. Sa première idée fut que la faim commençait à lui donner des hallucinations, mais il ne put plus nier que c’était bien Laurence en chair et en os qui se tenait là lorsqu’elle se précipita sur lui, saisissant son bras dans deux petites mains glacées. Tête nue, le manteau boutonné de travers, elle s’était visiblement échappée de chez elle.

-Alors, c’est ici que tu te caches ? demanda-t-elle, tout sourire.
-Qu’est-ce que tu fais ici, Laurence ? Il faut que je retourne chez toi, tu vas avoir froid.
Elle recula d’un pas, ce qui lui permit de respirer un peu plus normalement, et croisa les bras.
-Je ne veux pas retourner chez moi.
-Il faut…
-Non, il faut pas, l’interrompit-elle, C’est toi qui dit ça, Karel. Tu veux plus me voir, hein ?
Rester calme. Ne pas répondre, ce n’est qu’une gamine. Ne pas la regarder.
-Qu’est-ce que tu fais ici, Laurence ?
-Je te cherchais. Ça fait super-longtemps que je te cherche. Pourquoi tu viens plus jamais à la maison ? J’aime pas la nouvelle gardienne. C’était plus drôle avec toi. Pourquoi tu viens plus ? Pourquoi tu me regardes pas ?
Pas de réponse. Elle s’approcha, saisit brutalement son menton comme le font les enfants pour le forcer à tourner la tête vers elle.
-Regarde-moi ! C’est pas poli de pas regarder les gens qui te parlent.
Il n’avait pas le choix. Il tourna les yeux vers elle. Il n’a pas le choix. Il tourne les eux vers elle. Et soudain, tout dérape.
-Je te regarde…
Il distingue la moindre tâche de rousseur. Sa bouche à quelques centimètres de la sienne. Ses cils qui effleurent presque sa peau. Ses yeux vert et bruns, comme la forêt, comme la terre, s’ouvrent pour l’avaler. -Réponds à mes questions. Pourquoi t’es parti ? Tu vas revenir ?
Il est parti… Oui, c’est vrai. Revenir à la raison. Rassembler ses forces. Avec l’énergie du désespoir, se débattre.
Un souffle. Toutes ses forces rassemblées dans un souffle, les yeux clos pour ne plus la voir :
« Va-t-en Laurence... »
Ses yeux étincèlent aussitôt, pleins d’eau. Elle fronce les sourcils, vacille au seuil des larmes et de la colère, de la fierté et du chagrin, finit par émettre un seul couinement:
-Tu ne m’aime plus… ?
Karel fait un drôle de son, comme s’il riait mais sa voix n’a rien du rire quand ses bras se referment sur le petit corps, l’attirent contre le sien, quand son nez s’enfonce enfin dans les cheveux mousseux.
-Je t’aime Laurence, jetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaime…
Il la dépose par terre, dans la neige. Il essuie les larmes qui ont débordé sur ses joues et laisse couler les siennes.
- Jetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaime…
Premier bouton. Cette odeur... Il avait cru ne jamais la sentir à nouveau. Elle tremble. Il la serre contre lui.
- Jetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaime…
Deuxième bouton. Il ne sait pas trop quand, il a commencé à neiger. Elle a de la neige dans les cils, dans les cheveux. Il veut s’arrêter, il veut la regarder. Il ne peut pas. Il ne peut pas davantage stopper le flot de mots qui s’entrechoquent dans sa bouche comme une rivière en crue, il bredouille.
- Jetaimejetaimejetaimejetaimejetaimejetaime…
Troisième bouton. Ses mains tremblent si fort, chaque bouton est une éternité pour ses mains maladroites. Elle n’a qu’un léger chandail blanc et une jupe sous le manteau.
- Jetaimejetaimejetaimejetaime…
Quatrième bouton. Est-ce qu’elle le croit ? Est-ce qu’elle le sait maintenant ? Le manteau s’ouvre, elle retire ses bras des manches. Ses joues sont rougies, ses lèvres aussi. Elle est si belle. Elle ne sourit pas, elle ne pleure pas.
-Karel…
Pourquoi cette voix si ténue, si enfantine dans son inquiétude lui perce-t-elle ainsi le cœur ?
-Tchhht… tu m’aimes ?
-…oui.
-Fais-moi confiance, Laurence.
Il ne voit qu’elle, et il est aveugle à la fois. Il n’a plus conscience de rien. Pas conscience de ses mains qui se glissent sous son gilet. Il sait seulement qu’à un moment, la neige se dépose délicatement entre ses seins qui n’en sont pas. Il ôte son manteau, son t-shir,t pour sentir sa peau. Douce à en pleurer. Il pleure.
-J’ai froid, Karel… J’ai peur.
-Je suis là.
Il se couche sur elle pour la réchauffer. Elle s’accroche à lui. Il ne veut pas l’écraser. Il ne sait plus comment sa jupe s’est retroussée ainsi. Elle est si douce, si chaude.
Cinquième bouton. Ses pantalons glissent, comme doués d’une vie propre. Il se penche, ses lèvres touchent les siennes, le monde vacille une nouvelle fois. Vertige. Elle a les yeux fermés. Il ferme les siens aussi. Il tombe. Il la tient serrée pour qu’elle tombe avec lui. Il n’est plus qu’avidité. La violence luttant contre la tendresse. Sois à moi, simplement.
Enfin.
Sa bouche plaquée contre la sienne n’émet qu’un petit cri étouffé quand la douleur la traverse. Ses yeux s’arrondissent, comme de surprise.


Ainsi, c’était ça le monde.

La brûlure fait monter les larmes, qui disparaissent aussitôt. Elle ouvre les paupières, regarde ces épaules au-dessus d’elle, puis fixe le ciel. Elle s’était crispée, elle est molle soudain.
Il n’a rien remarqué. Son souffle à lui est rauque. Il l’embrasse, elle se laisse embrasser. Jamais il n’aurait cru un tel bonheur possible. L’espace d’une inspiration, chaque chose tombe à sa place et le monde s’illumine d’un sens. A l’expiration, tout est tel qu’il aurait toujours du être, la beauté tue la laideur et il s’effondre, oubliant qu’il ne faut pas l’écraser, oubliant tout. Son corps contre le sien, imbriqué au sien, comme la chose la plus naturelle du monde… c’est la perfection.

Il ne l’a pas senti ce glissement, presqu’imperceptible. L’épaisseur d’une unique plume d’ange entre le sommet et le gouffre, défiant toutes les lois de l’univers. Si peu… et c’est tout ce qu’il faut pour basculer du bonheur à l’horreur.
A quel moment précis s’est-il retrouvé seul avec ce corps? A quelle seconde l’âme s’est-elle envolée loin, hors de sa portée, hors de la portée de tout ? Était-ce si aisée de tuer une petite fille ? De l’assassiner dans ces yeux ?
Non. Non, ce ne l’était pas. Il n’aura jamais vu l’agonie de l’innocence, trop rapide, presqu’instantanée, comme une bougie qu’on mouche. Mais la vue de son cadavre est un spectacle intolérable. Ainsi se produisit le réel meurtre.

V
Il se relève, sur un coude. La réalité reprend lentement sa juste place autour de lui.
-Laurence ? Tu… tu vas bien ?
Le regard est sans expression, il ne regarde rien.
-J’ai froid.
I
Le spectacle de sa jupe retroussée est plus choquant qu’une complète nudité. Elle reste les jambes écartées, sans le plus élémentaire réflexe de pudeur. Elle est la même petite fille que quelques minutes plus tôt, à ce détail près qu’elle n’est plus une petite fille.
Il ne veut pas voir ce corps ravagé comme un champ de ruine, surtout, ne pas croiser ce regard.
Oh non. Ohnononononononononononononononononon…
Regarde. Regarde ce que tu as fait d’elle. Regarde-la.
O
Du sang s’enfonce encore dans la neige, entre ses cuisses. Un liquide foncé, plus rouge que noir, un liquide qui n’a rien à faire entre les jambes d’une petite fille. Ce sang ne parle pas, il témoigne, il dénonce, il hurle sans fin l’horreur.
Tu n’es qu’horreur.
L
Il faut faire taire ce long cri, il empêcher de parler ce cadavre vivant. Noyer le sang dans le sang, camoufler l’horreur, ne plus voir, ne plus entendre l’intolérable. Tout plutôt que laisser le cadavre de l’innocence profanée marcher parmi les vivants sous les traits d’une petite fille qu’on aimait. Mieux vaut un réel cadavre plutôt que cela. Mieux vaut n’importe quoi.

VIOL

C’est une histoire simple. Un jeune homme, une petite fille, un couteau, de la neige qui tombe comme des larmes d’ange. Un seul mouvement sûr de la lame contre la gorge tendre, sans trembler. Elle n’a pas souffert. Il l’a regardé. Il s’est forcé à soutenir jusqu’à la dernière seconde le regard déjà mort. Si vous défiguriez la femme que vous aimiez, détourneriez-vous les yeux ? En auriez-vous le droit ? Ses yeux n’ont pas protesté, ne se sont pas battus contre la mort. Peut-être même l’auraient-ils accueilli s’ils avaient exprimé quoi que ce soit.

Elle a émis ce son, un gargouillement. La chair qui succombe. Il a fermé ses yeux, il l’a rhabillé, lentement, tendrement. Sa peau bleuissait où le sang ne l’avait pas tâché. Il l’a bercé longtemps, en priant, en chantant. Il faisait noir quand il l’a finalement adossé contre un bouleau. Il a cherché Laurence dans le petit cadavre qui reposait les yeux clos, la gorge béante, le corps maculé d’hémoglobine, et il l’a trouvé. Il l’a embrassé sur le front, et il est parti. Une fois chez lui, il a brulé ses vêtements couverts de sang dans le foyer. Et il a attendu.

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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Mer 29 Avr - 20:18

Karel réalisa en voyant le visage de Marit se décomposer peu à peu au fil des heures qu’il ne l’avait jamais vu exprimer une réelle émotion auparavant. Ils cherchèrent Laurence la nuit entière. Une nuit d’enfer, où sa mère et lui s’établirent au manoir. Pendant que Belma tenait la main de Marit, aussi forte et calme que jamais, et que Paul faisait des allers-retours anxieux entre deux téléphones pour se tenir au courant des diverses battues qui avaient été lancés, Karel resta assis dans un coin à regarder Élise pleurer. Il ne l’avait jamais vu pleurer auparavant. Elle semblait avoir une façon particulièrement douloureuse de faire la chose, comme si les larmes s’arrachaient plus qu’elles ne coulaient. Elle ne se laissait pas consoler non plus.

Ils la trouvèrent deux heures après l’aube. Paul hurla et s’effondra en voyant le corps de sa fille. Marit se figea. Karel put voir la détresse passer comme une vague sur son visage maculée de maquillage, sa bouche se tordre. Elle ne fit qu’un petit gargouillement, si semblable à celui de sa fille quelques heures plus tôt que soudain, il comprit qu’il ne pourrait pas se cacher. Il pouvait sans doute échapper aux hommes, certes... mais pas à ce gargouillement. Comme dans du coton, la tête brumeuse, il s’avança. Il ne sut jamais vraiment ce qu’il dit. Ce devait être quelque chose comme :
-C’est moi. J’ai tué Laurence.
Il garda son regard fixé sur le petit cadavre. Il ne sut jamais quelle fut la réaction de sa mère.

1994-

Elle se rendormit, ou plutôt l’être aux deux corps soudés, la mère et le fils, se rendormit.
Karel fut réveillé une dernière fois cette nuit-là. La lumière avait une nuance un peu plus grise et le froid n’avait jamais été aussi mordant : une légère rosée perlait sur le couvre-lit. Sa mère geignait doucement, les yeux fermés. Ses mains l’attirèrent vers elle, et commencèrent à caresser doucement son corps tiède, sous son pyjama. Il resta inerte, yeux grands ouverts. Ses doigts étaient froids, mais au moins ils étaient doux. Mais pas aussi doux que sa peau tendre d’enfant. Douce à en pleurer.
À un moment, elle gémit pour qu’il la serre. Il resta inerte, sans plus de réaction qu’une poupée. Elle ne le reconnaissait que par intermittence, la plupart du temps elle oubliait qu’il était son petit garçon. Elle oubliait que ce corps, sous ses doigts assoiffés de tendresse, était celui d’un enfant. Mais peu importait car c’était un corps vide. Karel, lui, flottait à nouveau, entre le plancher et le plafond. Il comprenait qu’elle lui demandait juste d’être là et de se laisser faire, alors il attendait qu’elle ait fini. Il avait de la peine quand elle l’appelait par un autre nom, mais il comprenait. Ce n’était pas sa faute si elle oubliait son petit garçon, c’était seulement à cause de la poudre, la poudre du diable. Quant à ce qu’elle faisait au corps vide, ça ne le concernait pas vraiment. Pas que ce soit méchant ou dur, comme sa voix. Juste bizarre… c’était plus facile quand il flottait et qu’il n’y pensait pas. Mais au fond de lui, il était un peu content, parce qu’il savait que c’était une manière de dire qu’elle l’aimait.
-Tu es un bon petit garçon Karel, un bon petit garçon... Maman a besoin de toi, tu sais. Reste avec moi…
Juste bizarre. Et puis ça tenait au chaud.

2008-

Élise se pendit une semaine après l’arrestation de Karel. Belma vint annoncer la nouvelle à son fils, en prison. Il pleura, mais on ne le laissa pas sortir pour l’enterrement.

Chacun eut sa manière d’interpréter son geste, au travers de sa propre peine. Pour Marit, ce fut la douleur d’avoir perdu sa sœur d’une aussi terrible façon. Karel l’attribua à la déception et l’horreur qu’elle avait du ressentir en découvrant qui il était vraiment, et ce qu’il avait fait à sa propre sœur.

Personne, sauf peut-être une femme aussi habituée aux rouages de l’être humain que Belma Stamenkovic, n’aurait pu songer à l’odieuse simplicité de la jalousie.

-Elle a laissé un mot ?
-Deux : ange déchu.
-Non… elle se trompe. Laurence ne sera jamais déchue.
-…je ne crois pas qu’elle parlait de Laurence.

**


-Karel.
-Maman.
Ils se saluèrent poliment. C’était la première fois qu’il revoyait sa mère, depuis le début du procès. En chair et en os, à vrai dire : elle l’avait souvent revisité en rêve. Il faisait des cauchemars chaque nuit, des souvenirs de son enfance qu’il n’avait jamais su posséder remontaient. Il les accueillait sereinement, comme une punition de plus.
Un silence embarrassant s’établit entre eux. Belma le brisa la première.
-Je prie Dieu chaque jour pour qu’il te pardonne, mon fils.
Il ne répondit pas immédiatement, fixant le comptoir gris, puis la vitre qui les séparait.
-Prie pour Laurence, aussi, murmura-t-il.
-Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu peux prier toi-même.
-Maman… ça fait des années que je ne crois plus.
Elle accusa le choc. Elle était aussi digne, aussi soignée que jamais. Rien ne laissait deviner que son fils unique venait d’être condamné pour le viol et le meurtre d’une fillette de huit ans.
Mais elle n’avait pas toujours été ainsi. Elle s’était droguée, elle avait fait les trottoirs, un jour. Il s’en souvenait maintenant. En fait, il n’avait jamais vraiment oublié. Plutôt il n’avait jamais songé à se rappeler. Ces souvenirs s’étaient retrouvés perdus parmi tant d’autres dans le magma de la mémoire humaine. Puis, quand il les avait soudain redécouverts, pour les regarder avec les yeux d’un homme, et plus ceux d’un petit garçon, ils avaient pris un sens nouveau.
- Ce n’est pas ainsi que je t’ai élevé, mon fils…murmura-t-elle, pas ainsi. J’ai tout fait, tout pour que tu ne deviennes pas comme tous les hommes. Je n’aurais rien pu te donner de plus. Dieu m’avait donné une tâche trop grande, cette fois. Peut-être le mal est-il dans notre sang à tous… (elle sembla vieille, soudain, comme brisée.) Mon petit garçon… tu étais si pur, si innocent, un vrai ange. Rien n’échappe-t-il au mal ?
Elle sortit son mouchoir, même si elle ne pleurait pas vraiment. Il la regarda, surpris de ne rien ressentir… Pourquoi ses paroles n’évoquaient-elles rien en lui, aucune sympathie? Pourquoi avait-il l’impression que tout dans cette attitude était faux ?
Ai-je jamais été aussi pur que tu le dis, Maman ?
- Ai-je jamais été aussi pur que tu le dis, Maman ?
Il n’avait pas voulu le dire. Il ne lui en voulait pas. C’était si vieux, et elle avait tant fait, elle avait survécu au pire pour lui, elle les avait sorti de la misère quand tant d’autres se seraient effondré... Il était convaincu qu’elle ne se souvenait de rien, d’ailleurs, elle était dopée et inconsciente de ses gestes...
Immédiatement, elle fut sur la défensive.
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Tu t’en souviens, alors ? Quel âge j’avais ? Quatre ans ? Assez vieux pour que le regard de Jésus accroché au mur sur son crucifix me gène, en tout cas… peut-être bien que c’est pour cela que je l’ai délaissé.
-Tu te trompes Karel. Tu délires. Ne projette pas des atrocités sur moi. Je suis une victime, j’ai été une victime. As-tu idée de ce que j’ai enduré aux mains de ces hommes, en 90? J’aurais préféré mille fois mourir plutôt que de me relever après cela. Je l’ai fait pour mon fils. Et mon fils est devenu un bourreau à son tour. Dieu a été cruel avec moi, Karel.
-Tu n’avoueras jamais, n’est-ce pas ? Belma Stamenkovic, si fière, si forte. C’est ainsi que tu as survécu. Mais tu ne peux plus plier, tu ne peux plus pleurer. Ils t’ont pris cela.
-Ils m’ont tout pris. Sauf toi. Et maintenant, ils te prennent aussi. Tu es l’un d’eux.
- Nous sommes tous des bourreaux et des victimes, Maman. Nous nous échangeons les rôles, tour à tour, nous courrons autour du monde en jouant ce jeu macabre. Tous. Et parfois… parfois, par hasard, nous croisons l’innocence. Et nous la tuons.
Elle le regardait comme s’il était fou. Peu lui importait, cela faisait encore partie de sa comédie, la comédie qu’elle jouait tous les jours de sa vie depuis dix-huit ans. Comment était-elle, avant ? Douce ? Ça semblait inconcevable.
-En cela, nous sommes, pareils, Maman. Nous la tuons… Comment était mon père ?
-C’était une brute, répondit-elle durement. Tu ne lui ressembles pas. Il n’avait ni tes traits, ni ton intelligence. Ils l’ont tué.
Il hocha la tête. Quelque chose s’était ouvert entre eux : elle ne lui en aurait jamais répondu, avant. Elle n’avouerait jamais, mais il savait qu’une minuscule partie d’elle ne pouvait plus ignorer la vérité.
-Karel…
-Oui ?
-Tu n’iras pas en prison, ici. J’ai reçu une offre d’une organisation qui fait de la recherche psychiatrique. Ils ont un centre… ils ont entendu parler de toi dans les journaux, ils veulent t’avoir. Ce n’est pas la prison. J’ignore si c’est mieux. J’ai signé les papiers avec le directeur. Tu pars dans une semaine.
-Où ?
-Antarctique.
Il resta silencieux, puis hocha seulement la tête. Belma saisit son sac à main et se leva.
-Adieu, Karel.
-Adieu, Maman. Je t’aime.

« L’homme est sur terre pour souffrir. »
St-Augustin

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Dernière édition par Karel Stamenkovic le Jeu 11 Juin - 20:44, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Jeu 30 Avr - 19:41

Cher monsieur Stamenkovic,

C'est pour nous, le personnel du CSHEMA, un grand honneur de vous accueillir au sein de notre grand et magnifique institut. Nous esperons que votre séjour médicale vous sera aussi agréable qu'à nous.

Cordialement,

Dr. Clarence Millet, directeur et psychiatre en chef du CSHEMA


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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Ven 1 Mai - 7:36

merci^^

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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Lun 25 Mai - 15:07

Karel je te détesteuh >.< Tu veux me tuer à écrire des trucs pareils ??? TT_TT

(Je te déteste pas je t'admire... Mais ça fait mal au coeur bordel !)

((Je sais pas si je m'exprime clairement... @.@"))
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Karel Stamenkovic
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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Lun 25 Mai - 17:14

héhé^^ Alors vous êtes deux à me détester. ça a aussi été la réaction du doc à peu de chose près.

Merci de m'avoir lu. Smile (Le but n'était pas de tuer personne, juré.>< Enfin, je ne sais toujours pas vraiment c'était quoi le but, mais tu n'étais pas visé en particulier, non.)

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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Mar 26 Mai - 9:34

Hum, je me doute bien que je n'étais pas visée en personne ^^" Mais c'est vrai que ça faisait longtemps que je n'avais pas lu quelque chose qui m'ait remuée autant. C'est une lecture qui fait mal... mais c'est agréable à lire @.@" (Bouh, tu m'as traumatisée pour au moins une journée, puisque ce matin en cours je pensais à ton histoire ^^")

En tout cas, c'est impressionnant de maîtrise... Heureusement que j'ai fait ma fiche avant de lire la tienne, sinon vous m'auriez pas vue sur ce forum... ^^"
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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Mar 26 Mai - 17:11

oui, heureusement, alors^^

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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Dim 31 Mai - 18:38

Ainsi parlerait John Kasparovicz, l'Autre Croate :

" Quand je me sens pas très bien, je vais relire cette fiche.

Comme ça, quand j'ai fini, avant que mes propres fantômes ne m'emportent, j'ai le temps de comprendre que, l'instant d'avant, tout allait bien. "


Vraiment une très belle fiche, bravo ! bounce

...

C'est juste inquiétant l'impression que l'on as que toi, qui écrit derrière, tu en as vécu au moins une part pale
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MessageSujet: Re: Stamenkovic, Karel   Lun 1 Juin - 17:55

héhé.

héhéhé...

C'est un beau compliment que tu me fais là. Quand je lis un bouqin et que j'ai l'impression que l'auteur a vécu l'histoire (et/ou qu'il est complètement fou), c'est que c'est réussi. merci^^

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